L'AFP « aurait-elle soudain peur des pouvoirs ? » Voilà la question que posait ce vendredi le patron de Libération, Laurent Joffrin, dans les pages Rebonds du quotidien. Le titre de sa tribune
est déjà une réponse : « L'agence France-frousse ». Rue89 a interrogé la direction de l'agence, ainsi que les principaux médias pourvoyeurs de scoops en France.
Ce que Laurent Joffrin reproche à l'AFP, qui est la source d'information la plus importante des médias français, c'est son « étrange timidité » quand il s'est agi de reprendre trois scoops
récents de Libé :
« Cette institution dont on connaît pourtant la qualité professionnelle des journalistes vient de faire preuve d'une pusillanimité, pour ne pas dire d'une complaisance, qui tranche avec sa longue
tradition d'indépendance. »
« Publication complaisante et immédiate, comme sur commande, des démentis officiels »
En cause : les révélations, ces derniers mois, des propos peu amènes de Nicolas Sarkozy à l'adresse de José Luis Zapatero, des 5 milliards d'euros de pertes dans une filiale de la Société
Générale et, cette semaine, des bonus provisionnés par la BNP pour ses traders. Laurent Joffrin :
« […] L'AFP a préféré par trois fois s'en tenir à la publication complaisante et immédiate, comme sur commande, des démentis officiels. […]
Dans ce système, si Libération écrit que la Terre est ronde et si l'Elysée déclare qu'elle est plate, l'AFP publiera d'abord le démenti élyséen, ou bien mettra à égalité les deux communiqués sans
prendre parti ou, au mieux, elle laissera entendre que la vérité se situe entre les deux. »
Tout en précisant qu'« il ne s'agit pas de demander, à l'instar de Frédéric Lefebvre, le roquet inconséquent de l'UMP, la publication automatique des informations diffusées par Libération »,
Laurent Joffrin pointe l'« incidence civique » du comportement de l'AFP :
« Une information n'a pas le même poids à chaud ou bien une fois les affaires retombées et l'attention publique appelée ailleurs. Le jeu des pouvoirs consiste à cacher les informations gênantes
et, quand cette dissimulation est impossible, à les retenir ou à les relativiser jusqu'à ce qu'elles n'aient plus d'importance. L'AFP, dans les trois exemples cités, s'en est faite l'auxiliaire.
»(...)
A Mediapart, site indépendant gros pourvoyeur de scoops, le directeur de la rédaction, François Bonnet, confirme un certain malaise :
« Les exemples sont innombrables. Ou bien l'AFP ne nous reprend pas du tout, ou bien ils nous citent en fin de dépêche, alors qu'ils n'apportent rien du tout par rapport à nos révélations. Sur
certains secteurs, en particulier les affaires judiciaires à Paris, ils ne reprennent pas. »
Bonnet évoque des scoops sur la Société Générale, sur l'attentat de Karachi :
« Sur certains sujets délicats, ils n'y vont pas en estimant que c'est trop polémique, que ce n'est pas du ressort d'une agence. Mais ce n'est pas nouveau : quand j'étais au Monde, on se
bagarrait déjà avec eux. Il y a une part d'autocensure. Et il me semble que depuis un an, tout une série d'informations importantes ont été écrasées. »
A l'inverse, le directeur de la rédaction de Bakchich, Nicolas Beau, trouve lui que son site est « globalement bien traité par l'AFP » :
« C'est vrai qu'ils reprennent rarement les infos si elles ne sont pas “tamponnées” par une action judiciaire, ou validées par des déclarations politiques. Mais ce ne sont pas les seuls dans ce
cas. »
Au Canard Enchaîné, « il arrive qu'ils ne nous reprennent pas »
La plupart des journalistes ont quelques copains à l'AFP, ce qui permet d'en savoir plus quand une info ne « passe » pas. Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef adjoint du Canard Enchaîné,
certainement le média qui sort le plus de scoops en France :
« C'est vrai, il arrive qu'ils ne nous reprennent pas. Mais j'ai vécu des cas dans les deux sens : un ordre de la direction pour “lever le pied” sur une info ou, au contraire, la direction qui
reproche aux journalistes de ne pas nous avoir repris sur un scoop. »
Journaliste au Canard, Christophe Nobili se dit « gêné quand l'AFP ne reprend pas des infos qui concernent l'Elysée ».
Son collègue Hervé Liffran, au Canard depuis vingt ans, ne voit pas de changement récent dans le comportement de l'agence. Il regrette le fonctionnement du type « pas de réaction officielle, pas
de dépêche », avec sa variante « une dépêche sur le démenti, ce qui permet de parler de l'affaire » :
« Mais quand on sort des scoops colossaux, l'AFP en parle toujours. Ils ont fait immédiatement une dépêche sur l'appartement de Sarkozy [qui avait bénéficié de 300 000 euros d'aménagement gratuit
de la part d'un promoteur en contrat avec la ville de Neuilly, ndlr]. Mais ils n'ont pas assuré de “droit de suite” quand Sarkozy a promis de publier “toutes les factures”. Il n'en a publié
qu'une. »
Au printemps, Liffran a révélé que le procureur Philippe Courroye, un proche de Nicolas Sarkozy, avait invité à dîner chez lui le PDG du groupe Casino, mis en cause dans une procédure judiciaire,
en compagnie du patron du service de police chargé de l'enquête :
« L'AFP n'a rien fait pendant un mois. Ils ont attendu que la juge Siméoni retire sa commission rogatoire au policier pour en parler. »
Tous les journalistes interrogés précisent que l'AFP a évidemment le libre choix, sur les scoops d'importance moyenne, de ne pas les reprendre. « Les problèmes de l'AFP sont ceux de la presse en
général », dit même Hervé Liffran.
A Marianne, « des coïncidences troublantes » sur les sondages politiques
A Marianne, le directeur adjoint de la rédaction, Renaud Dély, trouve « assez juste » le terme d'« agence France-frousse », et note des « coïncidences troublantes » sur les sondages réalisés pour
l'hebdo par l'institut CSA :
« Il est vraiment très rare que des sondages politiques ne soient pas repris. Or, quand nous publions des sondages médiocres pour le pouvoir, parfois, à notre grand étonnement, l'AFP n'en parle
pas. »
Pour son directeur, « il n'y a pas plus d'autocensure à l'AFP qu'ailleurs »
Tous parlent donc d'une manière ou d'une autre de « frilosité », de « prudence », d'« autocensure ». Interrogé sur ce point, le directeur de l'info de l'agence répond très clairement :
« Il n'y a pas plus d'autocensure à l'AFP qu'ailleurs. Notre travail, c'est de publier les informations les plus exactes possibles, et il faut beaucoup de temps pour les vérifier. Et non, je ne
pense pas qu'on se soit fait l'auxiliaire de qui que ce soit. »
A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
AFP joffrin journalistes Libération
30541 visites 58 votes
4
De David_Sharp
Journaliste | 07H38 | 10/08/2009 |
Bonjour, et merci de cette enquête intéressante de Rue89.
Une chose importante dont ne parle pas votre article, par contre : la menace d'un changement prochain du statut de l'AFP.
Les syndicats de l'agence, dont je suis l'un des représentants, craignent à juste titre un projet politique qui aboutirait à brève échéance à la transformation de l'AFP en « société nationale à
capitaux publics » - autrement dit une entreprise étatique sous la forme d'une société anonyme - et qui pourrait se solder, dans un deuxième temps, par sa privatisation pure et simple.
Pour contrer ce projet néfaste nous avons lancé une pétition http://www.sos-afp.org.
J'encourage vivement tous les riverains de Rue89 qui se préoccupent de la liberté de la presse à la signer et la faire connaître !
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A Mediapart, site indépendant gros pourvoyeur de scoops, le directeur de la rédaction, François Bonnet, confirme un
certain malaise :
« Les exemples sont innombrables. Ou bien l'AFP ne nous reprend pas du tout, ou bien ils nous citent en fin de dépêche,
alors qu'ils n'apportent rien du tout par rapport à nos révélations. Sur certains secteurs, en particulier les affaires judiciaires à Paris, ils ne reprennent pas. »
Bonnet évoque des scoops sur la Société Générale, sur l'attentat de Karachi :
« Sur certains sujets délicats, ils n'y vont pas en estimant que c'est trop polémique, que ce n'est pas du ressort d'une
agence. Mais ce n'est pas nouveau : quand j'étais au Monde, on se bagarrait déjà avec eux. Il y a une part d'autocensure. Et il me semble que depuis un an, tout une série d'informations
importantes ont été écrasées. »
A l'inverse, le directeur de la rédaction de Bakchich, Nicolas Beau, trouve lui que son site est « globalement bien
traité par l'AFP » :
« C'est vrai qu'ils reprennent rarement les infos si elles ne sont pas “tamponnées” par une action judiciaire, ou
validées par des déclarations politiques. Mais ce ne sont pas les seuls dans ce cas. »
Au Canard Enchaîné, « il arrive qu'ils ne nous reprennent pas »
La plupart des journalistes ont quelques copains à l'AFP, ce qui permet d'en savoir plus quand une info ne « passe »
pas. Louis-Marie Horeau, rédacteur en chef adjoint du Canard Enchaîné, certainement le média qui sort le plus de scoops en France :
« C'est vrai, il arrive qu'ils ne nous reprennent pas. Mais j'ai vécu des cas dans les deux sens : un ordre de la
direction pour “lever le pied” sur une info ou, au contraire, la direction qui reproche aux journalistes de ne pas nous avoir repris sur un scoop. »
Journaliste au Canard, Christophe Nobili se dit « gêné quand l'AFP ne reprend pas des infos qui concernent l'Elysée
».
Son collègue Hervé Liffran, au Canard depuis vingt ans, ne voit pas de changement récent dans le comportement de
l'agence. Il regrette le fonctionnement du type « pas de réaction officielle, pas de dépêche », avec sa variante « une dépêche sur le démenti, ce qui permet de parler de l'affaire »
:
« Mais quand on sort des scoops colossaux, l'AFP en parle toujours. Ils ont fait immédiatement une dépêche sur
l'appartement de Sarkozy [qui avait bénéficié de 300 000 euros d'aménagement gratuit de la part d'un promoteur en contrat avec la ville de Neuilly, ndlr]. Mais ils n'ont pas assuré de “droit de
suite” quand Sarkozy a promis de publier “toutes les factures”. Il n'en a publié qu'une. »
Au printemps, Liffran a révélé que le procureur Philippe Courroye, un proche de Nicolas Sarkozy, avait invité à dîner
chez lui le PDG du groupe Casino, mis en cause dans une procédure judiciaire, en compagnie du patron du service de police chargé de l'enquête :
« L'AFP n'a rien fait pendant un mois. Ils ont attendu que la juge Siméoni retire sa commission rogatoire au policier
pour en parler. »
Tous les journalistes interrogés précisent que l'AFP a évidemment le libre choix, sur les scoops d'importance moyenne,
de ne pas les reprendre. « Les problèmes de l'AFP sont ceux de la presse en général », dit même Hervé Liffran.
A Marianne, « des coïncidences troublantes » sur les sondages politiques
A Marianne, le directeur adjoint de la rédaction, Renaud Dély, trouve « assez juste » le terme d'« agence France-frousse
», et note des « coïncidences troublantes » sur les sondages réalisés pour l'hebdo par l'institut CSA :
« Il est vraiment très rare que des sondages politiques ne soient pas repris. Or, quand nous publions des sondages
médiocres pour le pouvoir, parfois, à notre grand étonnement, l'AFP n'en parle pas. »
Pour son directeur, « il n'y a pas plus d'autocensure à l'AFP qu'ailleurs »
Tous parlent donc d'une manière ou d'une autre de « frilosité », de « prudence », d'« autocensure ». Interrogé sur ce
point, le directeur de l'info de l'agence répond très clairement :
« Il n'y a pas plus d'autocensure à l'AFP qu'ailleurs. Notre travail, c'est de publier les informations les plus exactes
possibles, et il faut beaucoup de temps pour les vérifier. Et non, je ne pense pas qu'on se soit fait l'auxiliaire de qui que ce soit. »
A lire aussi sur Rue89 et sur Eco89
AFP joffrin journalistes Libération
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4
De David_Sharp
Journaliste | 07H38 | 10/08/2009 |
Bonjour, et merci de cette enquête intéressante de Rue89.
Une chose importante dont ne parle pas votre article, par contre : la menace d'un changement prochain du statut de
l'AFP.
Les syndicats de l'agence, dont je suis l'un des représentants, craignent à juste titre un projet politique qui
aboutirait à brève échéance à la transformation de l'AFP en « société nationale à capitaux publics » - autrement dit une entreprise étatique sous la forme d'une société anonyme - et qui pourrait
se solder, dans un deuxième temps, par sa privatisation pure et simple.
Pour contrer ce projet néfaste nous avons lancé une pétition http://www.sos-afp.org.
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source: rue 89